Consécration
A son retour, en 1958, AIP proposa à Corman de revenir aux films policiers. C'est ainsi que fut réalisé Machine Gun Kelly, avec Charles Bronson. Un film unanimement reconnu, et particulièrement en France, où les critiques les plus sérieux s'y intéressèrent. I, Mobster, film sur la Mafia, lui succéda. S'ensuivit un retour à la science-fiction, avec
Teenage Cave Man (parfois appelé Prehistoric World, la première dénomination étant celle de AIP, la seconde étant celle de Corman) et
La Femme-Guêpe, complétés par un film de guerre en montagne au tournage problématique : Ski Troop Attack. Ces deux derniers titres furent les premières expériences de Corman au niveau de la distribution, avec l'apparition de sa propre compagnie : Filmgroup.
Il faut dire également que Corman continuait, en parallèle de ses activités de réalisateur, à produire des films réalisés par d'autres, le plus important de tous étant The Wild Ride avec Jack Nicholson. Cette période, 1959 / 1960, allait aussi être celle du diptyque
Bucket of Blood / La Petite Boutique des Horreurs. Deux films tournés à la suite, dans des conditions comme toujours austères (deux jours de tournage pour La Petite Boutique...), deux comédies noires qui allaient pourtant constituer de petites révolutions dans le genre. Et qui allaient aussi annoncer un nouveau départ pour le producteur / réalisateur : après les science-fictionnels Last Woman on Earth et Creature from the Haunted Sea, Corman se pencha sur le cas des écrits d'Edgar Allan Poe.
Un auteur fort apprécié du cinéaste, qui proposa ainsi son ambitieux projet d'adaptation de
La Chute de la Maison Usher au duo Arkoff / Nicholson. Malgré les réticences et les suggestions déplacées de ces derniers, Corman tint bon et livra son film, avec pour vedette Vincent Price.
Enorme succès, que suivirent
La Chambre des Tortures,
L'Enterré Vivant,
L'Empire de la Terreur,
Le Corbeau,
La Malédiction d'Arkham,
Le Masque de la Mort Rouge et
La Tombe de Ligeia.
Tout cela construisit l'âge d'or du cinéma gothique des années 60, au même titre que les films de la Hammer au Royaume-Uni et de Mario Bava en Italie.
Le cycle Poe consacra aussi Vincent Price comme un grand acteur et Corman comme un maître de l'horreur. Il convient de ne pas oublier également The Tower of London et The Terror, deux films gothiques non adaptés de Poe mais tout aussi réussis que leurs collègues. A noter que The Terror, tourné dans les mêmes décors que Le Corbeau, fut réalisé par pas moins de cinq réalisateurs : Corman, Monte Hellman, Jack Hill, Jack Nicholson, et l'alors débutant Francis Ford Coppola.
Mais durant le cycle, Corman ne se livra pas entièrement au gothique. Il réalisa Atlas, un péplum tourné en Grèce, The Young Racers, un film d'action automobile, mais aussi un drame social fort ambitieux : The Intruder, à propos de la ségrégation raciale dans le sud des Etats-Unis. Tournage sur place problématique, mouvementé, duquel Corman se sortit grâce à l'aide de son frère Gene. Pourtant, les risques furent récompensés par un prix au festival de Venise et par une projection au festival de Cannes. Ses pairs le récompensèrent aussi implicitement : nombreux furent les gros studios à vouloir le recueillir.
Le début et le milieu des années 60 fut une période étrange pour Corman, tant au niveau de sa vie sociale qu'à un niveau professionnel. Il considéra même la possibilité de s'établir un an en Union Soviétique, pour y réaliser un film. L'affaire ne se fit finalement pas.
En 1963, Corman retourna aux Etats-Unis pour y tourner
The Man with the X-Ray Eyes, un film faisant la part belle aux effets spéciaux. Puis il franchit finalement le pas et se décida à réaliser un film de studio : ce fut
The Secret Invasion, pour la United Artists. Un film de guerre réalisé par Roger et produit par son frère Gene. Mais la collaboration avec le studio ne se passe pas comme prévue : les deux parties étaient mutuellement suspicieuses, principalement au niveau financier, et le tournage fut perturbé par des problèmes de logistique ainsi que par les caprices de l'acteur principal, Stewart Granger.

Pourtant, cela ne découragea pas Corman, qui partit travailler pour Columbia Pictures. Ou qui du moins essaya : les divergences arrivèrent très vite, conduisant Corman à faire un break pour réaliser un autre film de motards, The Wild Angels (1966), pour le compte de AIP. Un film profondément marqué par son époque, auquel participèrent de vrais Hell's Angels (difficilement tenables pendant le tournage). Et au passage, un énorme succès, nanti d'une suite en 1968, The Wild Racers, réalisé par Daniel Haller.
A cette période, Corman partit aussi en Europe pour tenter de conclure quelques projets, qui tous échouèrent : les adaptations de La Colonie Pénitentiaire et du Procès de Kafka, celle du Portrait de l'Artiste en Jeune Homme de James Joyce, et celle de King Rat de James Clavell. Pourtant, Corman ne repartit pas bredouille d'Europe, puisqu'il y trouva une assistante, Stephanie Rothman, ainsi que celle qui allait devenir sa femme : Julie Halloran, une étudiante qui avait postulé pour l'emploi d'assistante.
De retour en Amérique, Corman, qui contractuellement ne pouvait plus tourner pour AIP, finit par quitter le studio Columbia, après l'échec d'un western qui se serait intitulé The Long Ride Home. Il rejoignit alors la Twentieth Century Fox, pour laquelle il livra The St. Valentine's Day Massacre, un film de gangster. La collaboration s'était cette fois-ci passée relativement bien, malgré quelques désaccords au niveau du casting, et malgré un gaspillage d'argent qui irrita le réalisateur. Pourtant, celui-ci fut très content d’avoir pu véritablement bénéficier d'un champ d'action supérieur à ce dont il était habitué. Il considère aujourd’hui le film comme l'un de ses meilleurs.
En 1967, il quitta pourtant le studio pour revenir chez AIP, pour un
The Trip également très inspiré par l'époque hippie. Un film relatant un trip au LSD, avec Peter Fonda. Pour l'occasion, Corman testa lui-même avec succès le LSD, et s’en inspira énormément pour son film.
La fin d'un cycle
Les changements moraux de l'époque précipitèrent pourtant une rupture avec AIP. La fin de
The Trip, jugée trop pro-drogues, fut ainsi modifiée. Corman y vit une réaction conservatrice de la part des deux pontes d'AIP, et principalement de James H. Nicholson. La méfiance était désormais de mise. Elle fut même renforcée par la façon dont les films suivants, Bloody Mama (au sujet d'une famille de hors-la-loi) et Gas-s-s-s (une comédie hippie) furent distribués. Lorsque Dennis Hopper, Peter Fonda et Bruce Dern se mirent en quête de faire Easy Rider, qui devait être réalisé par Hopper, ils eurent l'idée d'aller demander à Corman de produire leur film. Celui-ci, misant sur une participation financière d'AIP, accepta.
Samuel Arkoff se montra moins enthousiaste, et demanda à ce que Hopper fut remplacé au poste de réalisateur. Il essuya un refus, et se retira donc du projet. Corman, ne pensant pas que le film deviendrait culte, décida de ne pas miser tout son argent personnel dans le projet. Hopper et les autres allèrent ainsi chez Columbia, pour le succès que l'on sait. Ce fut là un énorme regret pour Corman, l'un des plus gros de sa carrière.
Il enchaîna néanmoins en 1971 par Le Baron Rouge, film se déroulant pendant la Première Guerre Mondiale, et narrant le combat aérien qui opposa un baron allemand et un jeune colonel canadien. Réalisé pour la United Artists, le film connut un tournage chaotique, en Irlande, avec entre autres le décès d'un pilote pourtant non lié avec le film. Le gouvernement retira les autorisations de tournage et les assureurs lâchèrent le studio. Ce fut bien difficilement que le film arriva à son terme.
Et avec lui, la carrière de réalisateur de Corman, clairement trop indépendant pour travailler avec les gros studios et désormais en désaccord avec la politique de la AIP, devenue selon lui une firme trop conservatrice et n’ayant pas su évoluer avec le mouvement libertaire de la fin des années 60.
Un nouveau tournant s'offrait donc à Roger Corman. Le plus décisif de sa carrière.
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