Le nouveau monde de Corman
En 1970, un an avant la sortie du Baron Rouge, Corman décida de fonder sa propre compagnie de production et de distribution, spécialisée dans les films d'exploitation et destinée à être une sorte de centre de formation pour réalisateurs débutants. Le nom choisi afficha clairement une optique de modernité : New World Pictures, le terme "Pictures" étant finalement choisi au détriment de "Films", en raison d'une évolution prévue du support cinématographique traditionnel (la pellicule) vers d'autres supports (ce qui se révéla donc être vrai, avec le numérique notamment). Corman proposa à son frère d'intégrer la compagnie à ses côtés, mais Gene, ayant d'autres projets personnels, refusa.
Corman embaucha donc Larry et Bernard Woolner, deux vieilles connaissances ayant distribué Swamp Women et Teenage Doll une dizaine d'années auparavant. Ce fut Larry Woolner qui eut l'idée du premier film de la New World Pictures : The Student Nurses, un film d'exploitation pur jus, un drame tournant autour de quatre infirmières, fait à base d'humour, de sexe, ainsi que d'une certaine pensée gauchiste héritée de la fin des années 60 et qui ne s'est depuis jamais démentie dans les productions Corman. Notons aussi que dans une optique progressiste qui ne se démentit pas non plus par la suite, c'est à une femme que fut confiée la réalisation du film, à savoir Stephanie Rothman, la propre secrétaire de Corman.
Le film fut un grand succès, en dépit des protestations de la corporation des infirmières américaines. De quoi cependant marquer les esprits de gérants de salles de cinéma ou de drive-in. Les productions s'enchaînèrent, au gré des tendances. Les films de motards furent réexploités (Angels Die Hard, Richard Compton, 1970...), de même que les Women-In-Prison, genre érotique particulier (Caged Heat, Jonathan Demme, 1971...). Le recrutement des réalisateurs se faisait de différentes façons. Mais ces réalisateurs avaient en tout cas tous des opinions politiques proches de celles de Corman.
C'est ainsi qu'en 1972, un jeune réalisateur du nom de Martin Scorsese réalisa son premier film : Boxcar Bertha, un drame sur l'Amérique des années 30. AIP, alors en pleine mutation après le décès de James H. Nicholson, se rappela au bon souvenir de Corman et proposa de distribuer le film, demandant au passage à ce que Scorsese soit remplacé au poste de réalisateur. Bien sûr, ils essuyèrent un refus. Pourtant, Corman accepta de collaborer avec AIP par amitié pour Samuel Arkoff.
New World Pictures décida alors de se diversifier, et d'entrer dans le marché des films d'art et d'essai. C'est ainsi que Corman fut amené à distribuer des films étrangers aux Etats-Unis, notamment Cris et Chuchotements d'Ingmar Bergman (1972), Amarcord de Federico Fellini (1973), Dersou Ouzala d'Akira Kurosawa (1975), L'Histoire d'Adèle H. de François Truffaut (1975), Rage de David Cronenberg (1977), Le Tambour de Volker Schlöndorff (1979) et Mon Oncle d'Amérique d'Alain Resnais (1980). Des films parfois diffusés dans les drives-in. Et des films primés aux Oscars en temps que meilleurs films étrangers.
Parallèlement, de plus en plus de jeunes étudiants en cinéma postulèrent à la New World Pictures, tels que Jonathan Demme, Lewis Teague ou Ron Howard, tandis que d'autres en étaient sortis avec succès (Coppola rendit ainsi hommage à Corman en lui offrant un caméo dans Le Parrain II en 1974). Les scénarios des films, quant à eux, étaient en grande partie construits à partir d'une idée de base de Corman, ou bien étaient des scénarios rejetés par les grands studios. Une autre pratique courante de la New World était aussi d'acquérir des films étrangers et de les refaçonner pour le public américain.
Le film catastrophe japonais Tidal Wave (1973) est le plus représentatif de ce procédé, et de nouvelles scènes furent même tournées et rajoutées au film de base. Un jeune monteur de bandes-annonces du nom de Joe Dante, acteur dans la "version américaine" de Tidal Wave, était particulièrement doué pour cela. Dante finit par se voir attribuer le poste de réalisateur de Hollywood Boulevard, en compagnie d'un autre apprenti réalisateur, Allan Arkush. Le film, une comédie au sujet d'Hollywood, découla d'un pari entre Corman et le producteur Jon Davison. Ce dernier s'engagea à réaliser un film en moins d'un certain temps, pour moins d’une certaine somme. Avec l'aide du scénariste de longue date de Corman, Chuck Griffith, et du réalisateur Paul Bartel, pour l'occasion acteur, le pari fut respecté et le film sortit en 1976.
Un an auparavant était sorti le film qui reste à l'heure d’aujourd’hui la plus grande fierté de Corman en tant que producteur : La Course à la Mort de l'An 2000, de Paul Bartel. Un film satirique au sujet d’une course automobile à travers une Amérique devenue fasciste. Humour noir, héroïnes sexy, satire sociale, le film possède tous les éléments constitutifs de la politique de la New World Pictures. Avec lui, plus avec les débuts de réalisateurs prometteurs comme Joe Dante et Ron Howard (avec Grand Theft Auto en 1977), une autre génération de réalisateurs était en train d'éclore.

Malgré quelques rares échecs commerciaux comme le Cockfighter de Monte Hellman en 1974, la New World était en pleine santé. Le
Piranha de Joe Dante, en 1978, ramena encore davantage de bénéfices en surfant sur le succès des Dents de la Mer de Spielberg. Le film fut distribué pourtant par le studio United Artists, qui, heureux du succès, proposa d'acquérir une autre production Corman.
Ce fut Battle Beyond the Stars, en 1980 : un film inspiré de La Guerre des Etoiles de George Lucas. Le plus gros film produit par Corman, réalisé par Jimmy Murakami, scénarisé par l'auteur du script de Piranha, John Sayles, et incorporant de nombreux effets spéciaux complexes, élaborés par un débutant : James Cameron, aidé en cela par Gale Anne Hurd. Le film connut un joli succès, tout comme le dernier film de Joe Dante au sein de la New World (
Hurlements, en 1981).
Mais cependant les bénéfices de la New World commencèrent à décroître, voire à laisser leur place aux déficits. La recette traditionnelle des films d'exploitation n'était plus en adéquation avec les attentes d'un public qui commençait à se nourrir de productions de plus en plus grosses et ambitieuses issues des gros studios, eux-mêmes en pleine évolution après la révolution Star Wars.
Ainsi, en 1982, lorsque trois avocats hollywoodiens se présentèrent pour racheter New World Pictures, Corman accepta, se contentant désormais de produire des films. Le contrat stipulait que les nouveaux dirigeants de la New World s'engageaient à distribuer les films produits par Corman, et que ce dernier gardait les droits pour les productions antérieures. Mais très vite, des fâcheries arrivèrent. Les avocats se plaignirent du manque de succès des films de Corman. Ils souhaitaient faire de la New World Pictures un studio plus "hollywoodien" que par le passé, avec des chiffres d'affaire plus imposants. Bref une compagnie plus proche des grands studios que du cinéma indépendant.
Corman de son côté se plaignit de ne pas avoir touché ce qui lui était dû. Tout cela se termina au tribunal, avec d’un côté Corman réclamant son argent, et de l'autre la New World Pictures attaquant Corman pour rupture de contrat, prétextant qu'il s'était illégalement remis à distribuer ses films. Mais avant la fin du procès, un marché fut conclut : Corman recevrait son dû, et la New World se séparerait définitivement de lui. Cette liberté avait pourtant un inconvénient : Corman ne désirait en fait pas se remettre à distribuer des films, mais se trouvait sans distributeur.
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